Installation artistique : « Souvenirs » (2017)

Avec Giaime Meloni photographe : « Souvenirs » est un diptyque texte-photographie, initialement prévu pour former un accrochage exposé au sein de la « revue-résidence » sous le commissariat de Parand Dânesh Demain dès l’aube n°1, Les lieux de mémoires, Paris, PSL-Sacre / La Paillasse, en mars 2017. Texte Mathias Rollot et photographies Giaime Meloni.

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Souvenirs. Terminologie sans attache. Utilisé dans les non-lieux du tourisme, duty-free aéroportuaires, gadget shops et autres négoces déracinés, le terme est employé pour désigner un bien de consommation conçu et vendu pour servir d’aide-mémoire aux amnésiques. Le souvenirs peut revêtir une multitude d’apparences, prendre la forme d’un objet, aimant, badge, chapeau, tee-shirt, bouteille, équipement électronique, sac en papier, étiquette plastique. Tout ce qui peut être absolument inutile est absolument approprié pour servir de souvenirs. Les souvenirs les plus représentatifs sont des figurines en mémoire d’un lieu – ou plutôt en mémoire d’un lieu ayant eu lieu, un jour, à cet endroit même où aujourd’hui s’achètent leurs ersatz kitsch. Produites nulle part, transportées on ne sait comment (qui a jamais croisé un livreur de souvenirs ? Les taxis ne prennent pas ces passagers-là), les effigies plastiques poursuivent leurs vies sur des étals à peine plus situés, au sein d’espaces sans âmes. Leurs lumières blafardes de néons blancs électriques pauvres paniques assomment littéralement le sujet sensible, qui bien souvent s’effondre sur le carrelage Leroy Merlin sans mot dire, d’un coup d’un seul. Etaient-ce les ondes électro-magnétiques, s’agissait-il de l’air intérieur, l’oreille interne avait-elle à voir avec tout cela ? Quoique de nombreux laboratoires travaillassent sur le sujet, les causes devaient rester incertaines. Toujours est-il que les trois cadavres retrouvés la semaine dernière dans les tunnels du métro Anvers portaient des marques qui ne laissent que peu de place à l’interprétation. Un choc sur la tête, la rétine fissurée, les tympans brisés et la cervelle brulée de l’intérieur – c’était pas beau à voir. Mais peu importe les morts, c’est trop tard pour eux de toute façon. Ils n’avaient qu’à clapser ailleurs, comme tout le monde. Quelle idée, aussi, d’aller se foutre sous le faux-plafond à dalles, tout concis entre les placoplâtres et les enseignes clignotantes, les offres promotionnelles et les caisses enregistreuses ? Faut être con quand même. Je leur aurais dit, moi, s’y m’avaient demandé ! Tout le monde connaît ces endroits où la pulsion humaine se satisfait à merveille du caractère non-spécifique de l’espace et de ses fonctions ; là-même où, aujourd’hui – ou hier peut-être (quand était-ce, déjà ?) -, je végétais moi aussi, au chaud, satisfait sous l’air climatisé, l’œil hagard et le pied mou, déambulant au hasard des rencontres, éblouis par deux frigos repeints aux couleurs écologiques du coca-cola life et des Granola équitables, coincés entre une sortie de secours, un poster que personne n’a jamais vraiment pris le temps de regarder et un chihuahua, égaré lui aussi (sa laisse se déplie vers une inconnue jamais vraiment envisagée elle non plus (la pauvre, ça doit pas être facile quand on y pense. Heureusement, elle a son chien (d’ailleurs on en a pas, des chiens comme ça, par chez nous (pas mal aussi, comme souvenirs, le dog (ça s’achète où les chihuahuas, au fait ?).).).).). Las – d’être inutiles, non sollicités, éteints / en veille, franchisés, smartphonisés, soufflés comme un plat au fromage puis retombés de peine perdue -, les neurones étaient partis en voyage. Petite communauté sur les bords du Danube, franche marrade en Finlande. En neige. Quelques conflits socio-cognitifs habituels, rien de grave. Tant qu’à leur foutre la paix, autant les laisser s’échapper un peu, après tout. Quelle libération ce fut ! C’est incroyable comme la démission du soi peut être jouissive, à l’occasion. Mourir libre devenait possible. Béat d’une quiétude presque sordide, il se voyait déjà, mi-flan, mi-limace, affalé ainsi des heures durant. Hélas. C’est un éclair brusque et désagréable qui le tira de la narcolepsie ambiante, dès lors que subitement apparut l’absence. Comment avait-elle pu devenir si visible ? Impossible de le savoir. Disons les choses comme elles sont : outre qu’ils ont toujours torts, les absents sont quand même habituellement des gros planqués.

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