Ethique

Un « situationnisme » biorégional, vers une architecture écocentrée

Je défends l’idée d’un « situationnisme » architectural fort, le plus complet possible, capable de prendre en compte aussi bien les filières économiques de matières, les jeux d’intérêts des acteurs de la fabrique urbaine, les situations et tensions socio-politiques, et, par-dessus tout, les enjeux écologiques tant locaux que globaux.

Ces éléments sont compris dans ma pédagogie comme dans ma pratique comme des leviers de projets qui forment des contraintes stimulantes et éthiquement justifiées pour notre époque en crise. Ils forment des outils précieux pour intervenir dans des contextes distendus, en déshérence ou en situation d’obsolescence – des ZAC en déclins aux friches industrielles – sur lesquels peinent les accroches plus classiques de la conception. Cette analyse situationnelle permet aussi un travail de construction de la commande, ou, a minima, de déformation programmatique : une capacité propositionnelle précieuse dans un monde économiquement fragile et surtout en crise de vision d’avenir (à toutes échelles).

En tout cela, c’est d’un travail de projet sur hypothèse que je souhaite défendre – le projet étant alors entendu comme une démonstration stratégique et consciente (à la fois rationnelle et irrationnelle) depuis une problématisation fine du réel. Une méthode pour laquelle on pourrait parler donc de recherche dans le projet, ou, autrement dit, de projet sur enquête.

Face aux tentatives de faire de l’architecture par morphogénèse automatique d’un contexte proche pris comme référence et valeur en soi, cette approche « situationniste » préfère saisir des éléments d’argumentation à une échelle plus biorégionale. En cela, elle évite de tomber dans un simulacre de contextualisme, dans une résonance formelle faible avec ses environnements, de pur alignement ou de colorimétrie par exemple. Et surtout, elle peut alors se tourner vers une bien meilleure prise en compte du non-humain (animal, végétal, sols, milieux), de ses intérêts et de ses fonctionnements écosystémiques propres.

Pédagogiquement parlant, cette approche, qu’on pourrait donc aussi qualifier « d’écocentrée », voire de « biorégionaliste », n’est en aucun cas incompatible avec les outils de conception canoniques. Elle n’oublie ni l’importance du travail de référencement historique de la pensée et de l’œuvre architecturale, ni les leçons théorique et pratique issues de la modernité. L’idéalité formelle de Louis Kahn, à titre d’exemple, n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui où la réinvention des programmes classiques en nouvelles formes hybrides complexes oblige à repenser les typologies architecturales connues – ce que permet donc le système de pensée kahnien de l’architecture. De même, ce situationnisme s’appuie à l’évidence sur les leçons intemporelles des grands maîtres – de Mies à Aalto, de Fuller à de Carlo, de Miralles à Zumthor – et y puise systématiquement les références disciplinaires nécessaires à la manipulation exigeante de ces matériaux situationnels hérités de la biorégion.

Pour toutes ces raisons, cet écocentrisme architectural, théorique et pratique à la fois, est à lire comme une contribution à l’histoire des courants nationaux tels que l’architecture des milieux ou l’architecture de la transformation : une tentative de concilier un regard éthique complet sur le réel local avec de très hautes exigences disciplinaires dont il s’agit. Plus radicalement écologique encore & plus explicitement animaliste et critique, plus cette approche voudrait développer une plus grande prise en compte de la valeur intrinsèque du vivant et des écosystèmes : une tentative éthique sincère en pleine 6e extinction de masse des espèces et à l’ère du réchauffement et dérèglement climatique, de l’épuisement des ressources, et de l’obsolescence désormais avérée du modèle capitaliste moderne fondé sur la croissance, la consommation, le spectacle et l’exploitation généralisée.